Hrant Dink dans la mémoire collective

19 Janvier 2007. Tous les arméniens du monde se souviennent de cette date. En ce triste jour, le peuple arménien a perdu le pilier de sa communauté en Turquie. Hrant Dink mourrait sous le feu de l’arme d’un nationaliste turc de 17 ans, Ogün Samast, qui lui assena trois balles dans la tête.

J’avais 11 ans mais je me souviens encore de l’énorme foule rassemblée pour pleurer la mort de ce journaliste et pour exprimer sa fureur. Je me rappelle ensuite avoir participé à l’inauguration de la Rue Hrant Dink (dans le 12ème arrondissement de Marseille) en 2009 et avoir vu le maire de la deuxième ville française Jean-Claude Gaudin faire l’éloge non seulement du journaliste, mais plus largement de l’Homme qui a libéré la parole de toute une minorité en Turquie.

On ne reviendra pas ici sur les circonstances ni même sur le motif de cet assassinat. Pour nous, il est clair que ce jeune nationaliste turc ne fût pas la tête pensante de cette opération. Nous préférons honorer la mémoire de ce journaliste turc d’origine arménienne en rendant hommage au travail qu’il a mené, et en soulignant les bénéfices de ce travail pour la minorité arménienne de Turquie.

Hrant Dink est né le 15 septembre 1954 à Malatya (qui a d’ailleurs accueilli de nombreux déportés arméniens pendant le Génocide) : à l’âge de 7 ans, il arrive à Istanbul où il fréquente de nombreux orphelinats. Il effectue toute sa scolarité dans les écoles arméniennes: il étudie ensuite la zoologie puis la philosophie à l’Université d’Istanbul.

En 1996, il décide de fonder un journal initialement destiné à la population arménienne de Turquie : « Agos » voit le jour le 5 avril. Le journal, publié tous les vendredis, comporte dix pages en turc et deux pages en langue arménienne. Pour cette raison, mais également pour la qualité de ses articles, « Agos » s’affirme rapidement comme le pilier de la minorité arménienne, à l’heure où les arméniens baissent la tête lorsqu’ils traversent une rue.

Hrant Dink est condamné par la justice turque à plusieurs reprises, notamment en vertu de l’article 301 du codé pénal turc, qui interdit la critique envers le pays, son identité ou ses institutions: « Je ne suis pas Turc, mais un Arménien de Turquie » a-t-il déclaré lors d’une conférence. Il fait partie de cette génération d’intellectuels turcs qui se sont battus pour l’ouverture d’esprit de la société civile turque.

En témoignent les dizaines de milliers de turcs venus se rassembler sur le lieu du meurtre, scandant des « Nous sommes tous Hrant Dink » : cet homme était un fédayi des temps modernes, un militant des droits de l’Homme et des minorités. Il bravait tous les dangers pour dénoncer une politique arriérée digne d’une dictature du début du XXème : mais enfin, et surtout, il a montré la voie à des milliers d’arméniens de Turquie dont un certain Garo Paylan, digne héritier qui a repris le flambeau des revendications initialement portées par Hrant Dink.

Sacha Vaytet-Cazarian