102 ème anniversaire : Un Génocide qui en cache un autre

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102 ème anniversaire : Un Génocide qui en cache un autre

Crédits Gaëlle Hamalian-Testud

A l’heure où nous commémorons son 102ème anniversaire, nous constatons que le Génocide des Arméniens en cache un autre, malheureusement toujours en cours. Il s’agit du « Génocide blanc ».

Au-delà de la langue arménienne qui constitue le pilier fondateur de l’identité, ce sont désormais des composantes culturelles qui s’estompent peu à peu en diaspora. La littérature et la presse arménienne n’intéressent plus beaucoup, l’art de la peinture n’évolue plus, les pièces de théâtre ne sont pas assez jouées et la musique est presque exclusivement produite et interprétée en Arménie. Néanmoins, la danse arménienne a su trouvé une pérennité dans la vie culturelle de la diaspora.

Quelles sont les raisons de ce déclin culturel ? Comment peut-on aujourd’hui y faire face ? Et quelles sont les pistes de réflexion à adopter qui pourraient éventuellement contribuer au renouveau de la vie culturelle arménienne ?

Le « Génocide blanc » n’est pas une expression qui vise à horrifier de nouveau la conscience collective des arméniens. Elle a pour but de marquer les esprits afin de rendre compte d’une certaine réalité actuelle. En effet, si la situation de la vie culturelle en diaspora se poursuit dans cette voie alors les arméniens subiront un nouveau génocide, culturel cette fois-ci et cela deviendrait naturellement insupportable. Mais l’espoir existe et le temps doit être à l’action. Avant tout, expliquons brièvement quelques raisons de ce déclin.

En 1915, la diaspora post-Génocide commence à voir le jour. L’objectif primaire des rescapés est de s’intégrer dans les pays d’accueil. A cet effet, le processus de reconstruction se fait au détriment du développement de la vie culturelle arménienne. Puis 50 ans plus tard, après avoir trouvé une renaissance, la diaspora s’organise politiquement pour exiger la reconnaissance du Génocide à travers le monde. La lutte pour la cause arménienne demandera des efforts considérables et la culture arménienne ne sera relayée qu’au second plan dans les priorités des communautés diasporiques. Ce n’est que dans les années 80’ que la vie culturelle arménienne va lentement prospérer, notamment au sein des écoles quotidiennes nouvellement construites et des associations. Aujourd’hui, nous sommes en 2017, le bilan semble maigre et nous interroge.

Pourtant, des milliers d’arméniens à travers le monde sont baignés dans la vie culturelle et font la fierté de la nation. Il y a des littéraires, des musiciens, des danseurs, des artistes…toutefois la nuance est qu’ils sont pratiquement tous portés par la culture du pays d’accueil. Pourquoi ne rajouteraient-ils pas cette spécificité culturelle arménienne qui les rendraient à la fois singulier pour le pays dans lequel ils résident et enrichi personnellement d’un point de vue identitaire ? Par quels moyens ?

Notre premier regard se portera sur le domaine de la danse puisqu’elle est une des seules composantes culturelles à être convenablement développée en diaspora. Ce résultat est essentiellement dû à deux facteurs. Le premier est la création de la structure (troupe de danse) et le second est la mise en place d’une équipe dirigeante composée de professionnels. Ce modèle de rigueur devrait être adopté partout. A-t-on des cercles littéraires gérés par des journalistes ou des écrivains arméniens ? Combien d’ateliers d’art et de peinture avons-nous ? Par conséquent, un des enjeux actuels pour les communautés diasporiques devrait être l’instauration, sinon le renforcement de ces types de structures avec à leur tête des spécialistes. Nous en avons les moyens financiers et humains.

Un deuxième enjeu serait d’envisager l’établissement de centres de musique, voire de mini-conservatoires avec des cours de piano, de dohol, de duduk, de canon…Les Arméniens ont une si grande richesse musicale qu’ils font partie des seuls peuples à être capable de créer ce type de structure aux quatre coins du monde. Pourquoi s’en priver ? Dans ses heures les plus sombres, notre peuple a toujours su se reconstruire à travers la spiritualité car celle-ci a la vertu de nous rendre éternel. Une spiritualité qui ne se cantonne pas seulement à la foi mais qui englobe aussi la musique, le chant et la danse. Il est donc essentiel de la consolider et cela passe par la construction de ce type d’édifice au sein de la diaspora. Nous avons le privilège de vivre dans des sociétés où nous pouvons jouir de toutes les libertés. Exploitons-les pour agir.

Enfin, le dernier sujet sur lequel il faudrait particulièrement se pencher concerne la place des activités culturelles au sein des établissements scolaires arméniens en diaspora. L’école joue un rôle fondamental dans l’éveil et l’épanouissement culturel des élèves. Elle est un vecteur de pérennisation et de créativité. Mais accorde-t-elle suffisamment de temps à ces activités ? Ne faudrait-il pas y ajouter sinon renforcer des activités périscolaires (théâtre, chants, littérature…) ? D’ailleurs sont-elles adaptées à l’intérêt des élèves ? Autant de questions qui ouvrent à la réflexion.

Pour conclure, il est indubitable que la culture arménienne en diaspora est sur une pente descendante mais au cours de son histoire, le peuple arménien a toujours su réagir face aux dangers qui menaçaient son existence. Le déclin culturel en est un, qu’il va falloir combattre tous ensemble, en réunissant tous les moyens et les compétences. 100 ans après, c’est l’âme de notre peuple qui est en jeu.

Hampig Osipian